Pourquoi ICF m'a quitté
- Andrew Maho

- 8 févr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 févr.
Quand la "connaissance" s'invite dans la séance
Comme régulièrement depuis sa création, la Fédération Internationale de Coaching (ICF) a mis à jour en 2025 son référentiel de compétences. Véritable guide de développement de la profession, ce référentiel oriente les pratiques des écoles autant qu'il définit un horizon d'excellence pour les praticiens. Il offre aussi une représentation concrète de ce qu'est censé être le coaching et de la manière dont il doit s'incarner.
Autrement dit, le référentiel, c'est important.
Cette démarche de mise à jour régulière signe l'exigence de la fédération : ne jamais se reposer sur ses lauriers, challenger sans dogmatisme ses propres fondements et rester attentive aux évolutions du métier. Et je lui en sais gré.
Pourtant, une récente modification a attiré l’attention de la communauté des directeurs d'écoles : la sous-compétence 7.11, précédemment formulée comme « Shares observations, insights and feelings, without attachment... » est devenue « Shares observations, knowledge, and feelings... ».
Un émoi s'est emparé de la communauté : n'y aurait-il pas là un glissement vers le conseil ? Le débat prit une telle proportion qu'ICF publia un livre blanc pour rassurer les coachs.
Que dit ce livre blanc ?
la réponse d'ICF à la controverse
De ma compréhension, l'argumentaire d'ICF repose sur deux piliers :
L’évolution effective de la pratique : les analyses de terrain montreraient que le partage de connaissances est déjà courant, comme en témoigneraient d’ailleurs les spécialisations que l’on a vu fleurir ces dernières années (leadership, bien-être, executive...). Cette évolution s’expliquerait principalement par le souhait des coachs de rester centrés sur les besoins du client en accueillant leurs demandes ponctuelles d’expertise, au lieu de s’enfermer dans une définition rigide du métier qui ne serait faite que d’écoute et de questionnement. Pour ICF, le coaching a changé, il serait devenu plus mature, et le référentiel ne ferait que l’acter.
La préservation de l'essence par des garde-fous : pour éviter tout glissement éthique, ICF insiste pour que le partage se fasse en préservant l'autonomie du client. L'information livrée par le coach serait juste « posée sur la table », libre au client de s'en emparer ou non, avec une demande préalable sincère du type « voulez-vous entendre quelque chose qui pourrait vous aider ? ». La curiosité, l’ouverture et l’absence d’attente à l’égard du client doivent donc rester de mise pour se permettre tout partage.
A première vue, tout irait donc pour le mieux, et ceux qui exprimeraient leur désaccord n’auraient tout simplement pas compris.
Or je crois que c’est précisément parce que je n’ai trop que trop compris la nature de ce changement que je suis profondément choqué.
Pourquoi ?
L'expertise : un renoncement éthique au détriment du client
1- La démission éthique d'ICF
ICF part d’une analyse descriptive (« les coachs le font ») pour justifier une règle normative (« les coachs doivent pouvoir le faire »). Ainsi, au lieu de corriger la dérive, ICF l'institutionnalise ! C’est aussi stupide que de dire « parce que les violences sexuelles sont monnaie courante, alors légalisons-les ».
Cette manière de faire est tout simplement une victoire de la médiocrité par consensus. En validant une pratique sous prétexte qu’elle est répandue, l’ICF ne régule plus le métier, elle le suit, validant l’incapacité de nombreux praticiens à tenir la posture de non-savoir.
Cette façon de procéder tombe complètement sous le coup de la fenêtre d’Overton, qu’ICF élargit à intervalle régulier de façon aveugle, sans même s’en rendre compte.
2- L'illusion de l'autonomie
Mais peut-être suis-je allé trop vite : si le procédé de mise à jour n’est pas le bon, cela veut-il dire pour autant que l’évolution n’est pas bonne ? Après tout, la pratique du terrain pourrait refléter une évolution souhaitable du métier.
Pour répondre à cette question, regardons les exemples de « connaissances » cités par ICF : modèle Thomas-Kilmann pour la résolution de conflit, rituels pour se remettre d’un épisode de stress, techniques de respiration de pleine conscience, notion d’objectifs SMART... Ces connaissances ne sont donc rien d’autre que des… outils ! En les proposant, le message implicite est dévastateur pour le client, en validant une de ses croyances limitantes fondamentales : « je ne suis pas suffisant, la réponse est à l’extérieur de moi ». Le coach renforce ainsi implicitement l'idée que le client manque de ressources et pourrait avoir besoin d'une béquille externe, sabotant le but même du coaching : restaurer sa confiance dans son propre jugement.
Pour ICF, le client serait autonome parce qu’il en ferait ce qu’il veut. Mais ça, c’est l’autonomie du pauvre, pas celle au sens de Carl Rogers dont la philosophie irrigue l’ensemble du coaching. La preuve : si l'outil fonctionne, le succès est attribué à l'outil (dépendance) ; s'il échoue, le client risque de s'attribuer l'échec (culpabilité). Dans les deux cas, le sentiment d'auto-efficacité est lésé, alors même que ce devrait être l’objectif principal du coaching, sinon le seul.
3- L'illusion de neutralité
Est-ce qu’au moins, l’état d’esprit préconisé par ICF lorsqu’un coach partage ses connaissances permet d’annuler ou d’en limiter les effets délétères ?
Eh bien… pas du tout.
L'idée que l'on pourrait poser un savoir « neutre » sur la table qui pourrait être transférée d’un sachant à un novice relève d'une épistémologie dite positiviste. Personnellement, quand je coache, mon épistémologie est constructiviste : je considère que la réalité objective ne m’est pas accessible et que tout est construction, tout n’est que « vision du monde » et subjectivité.
Le danger du positivisme, c’est qu’en introduisant du "savoir", le coach impose sa propre cartographie du monde. Il ne co-construit plus, il colonise malgré lui l’espace mental du client avec des modèles préfabriqués, souvent rassurants mais limitants. Même en prenant ses distances avec ce partage, le client reçoit une proposition qui vise à faire entrer son expérience complexe dans une boîte sémantique, au risque de rigidifier sa pensée.
Quant à la liberté de refus du client, elle est illusoire. Dans une relation perçue par le client (qu’on le veuille ou non) comme asymétrique, il dira presque toujours oui à une proposition de partage, dont l’implicite sera nécessairement « j’ai un truc qui pourrait être la solution, vous le voulez ? ». Pourquoi refuser ? C’est une invitation au client à se déresponsabiliser, et il en sera d’ailleurs ravi !
Ma proposition : réhabiliter l'insight et la radicalité du non-savoir
Certes, le coach doit savoir s’affranchir d’une simple posture de sphinx bienveillant. Je crois aussi que c’est ne pas être centré sur le client que de lui imposer frontalement notre façon de travailler et notre croyance qu’il a les réponses en lui, alors même qu’il pense exactement le contraire. C’est paradoxalement être en posture haute que de « forcer » une posture basse. J’irais même jusqu’à dire que quand le coach a une certaine conception de la connaissance, il devient possible voire utile de la partager.
Mais pas en se contentant des garde-fous en carton proposés par ICF, ni en cédant à la posture haute de l’expertise, même en y mettant les formes.
Je propose donc déjà un retour au terme « insight » qui, même imparfait, assume la subjectivité de l'apport, en accord avec une épistémologie constructiviste.
Ensuite, lorsqu’un client me demande conseil, je ne lui dis ni « voici la solution », ni « le coach ne donne pas de conseil ». Les deux sont inappropriés. Mais parce que j'ai travaillé sur moi, j’ai l’authentique conviction que sa situation est unique et qu’aucune de mes expertises ne lui sera d’une grande aide. Or je veux que le client perçoive cette unicité, et je me vois parfois répondre par quelque chose comme « j’aurais peut-être quelques conseils à vous donner, mais j’ai besoin de vous poser un certain nombre de questions avant, car ça dépend beaucoup des gens… » (Et généralement, ils n’ont plus besoin de conseils après mes questions).
Bien sûr, par incompétence passagère, il m'est arrivé de partager des outils. Parce que je me sentais coincé, parce qu’aucune question ne me venait, parce que j’ai eu peur de l’échec... Mais je ne me cachais pas derrière mon petit doigt : c'était de la formation, pas du coaching. Et chaque fois, je me suis fait superviser, parce que si j'avais certes peut-être résolu un problème, je savais que j’avais manqué à mon devoir d’accroître l’autonomie de mon client.
Conclusion
En sortant sa « connaissance » de sa poche, le coach envoie un méta-message : « tu as raison de ne pas te faire confiance, il te manque des savoir, et j’en détiens peut-être un pour toi. » On remplace la puissance du sujet par la pertinence de l'objet.
Si nous acceptons cela, nous ne sommes plus des coachs, mais des consultants bienveillants. Et soyons lucides : pour partager du savoir sans attachement, une intelligence artificielle le fera bientôt beaucoup mieux que nous. Ce qui nous reste, c'est notre capacité à croire inconditionnellement que le client n'a besoin d'aucun de nos modèles pour se sauver.
Aussi, parce que je ne me reconnais plus dans cette voie, j'ai demandé le retrait de ma certification PCC. Ce n'est pas moi qui quitte ICF, c'est eux qui m'ont quitté.
Celles et ceux qui doutent encore de l'inanité de la position de la fédération, leur livre blanc est téléchargeable ici :
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